Tout commence dans la lumière, la pleine chaleur de la Camargue et des fêtes gitanes estivales. En un regard, Franck et Mériem se rencontrent et s'aiment ; ils ne sont encore que des ados, mais la fête finie, presque déjà des parents. En quelques années, ils en ont sept à élever, entre ferraille et débrouille, dans un camp de gitans d'Argenteuil.
Julien et Séverine, eux, ont tout pour être heureux. Elle, auteure d'albums jeunesse au succès éclatant, lui brillant avocat d'affaires ; bel appartement, soirées de fête, vacances agréables. L'amour et la réussite, un malheur en moins : Séverine ne peut pas avoir d'enfant ; elle le désire, ardemment, mais, après deux avortements ratés, son corps refuse.
La suite de l'histoire passe par la prison, et la maternité d'une clinique privée. Franck est arrêté suite à un vol de cuivre rocambolesque, défendu par Julien (qui s'offre, comme une respiration, quelques permanences pénales) ; il échappe à la prison, pas son ami et complice qui lui suggère alors une idée terrible : échanger le huitième enfant qu'attend Mériem contre de l'argent.
Un enfant dans la tête
L'idée germe, passe des maris aux épouses, qui fraternisent, avec une incroyable facilité, autour de cette idée et de la naissance à venir : la fille dont accouche Mériem devient celle de Séverine, par un tour de passe-passe aussi naïf et qu'efficace.
Mais qui chercherait le mal au coeur de ce bel enfantement, dans l'amitié qui unit ces deux femmes autour du berceau ? Y'a-t-il seulement un mal à trouver dans cette incroyable association du désespoir et de la beauté ? Désespoir de la stérilité, de la pauvreté, désespoir d'aimer une femme désemparée ; beauté de la maternité, de la solidarité active et de l'amour gratuit.
Réalisateur, Alain Jaspard a signé plusieurs adaptations de livres jeunesse en séries animées, notamment Tom-Tom et Nana de Jacqueline Cohen et Bernadette Després, Le Proverbe de Marcel Aymé, ainsi que Les Contes de la rue Broca de Pierre Gripari.
Autour de cette question morale et existentielle, Alain Jaspard tisse un roman étonnament drôle, par la grâce de personnages à la fraîcheur et à la spontanéïté désarmante, de dialogues truculents, de situations caricaturales. Ainsi, d'une écriture alerte et imagée, appuie-t-il là où le bât blesse, la stigmatisation, l'exclusion, la misère, le racisme, le regard social, toutes ces inégalités contre lesquels chacun se bat avec les armes qu'il peut.
L'issue de cette lutte entre le bien et le mal ? La loi sans doute, une certaine morale, la bonne conscience d'une sage-femme et l'opiniâtreté d'un policier. Une folle mélancolie aussi et un bonheur doux-amer ; est-ce mieux ?
Blandine Hutin-Mercier
Pleurer des rivières, d'Alain Jaspard (Editions Héloïse d'Ormesson) ; 192 pages, 17 euros.
Julien en reste pantois, éberlué, ébaubi, bouche bée. Il veut être sûr d'avoir bien entendu, se fait répéter : s'il a bien compris, Franck lui propose contre trente mille euros de vendre son enfant, c'est bien ça ? [...]
Julien se dit que pour en venir à cette extrémité, un chrétien qui craint l'enfer pour un avortement, un père de sept enfant, pas vraiment un voleur, un bosseur même, un bon mari, fidèle il semble (...), vendre son enfant, ce déchirement, cette infamie, c'est que le trou est bien profond dans lequel il s'engloutit.
Alain Jaspard (Pleurer des rivières)
